Me suivre et me contacter!

Facebook: Papillons d'Onyx
Instagram: papillonsdonyx
Hellocoton: Papillons d'Onyx

E-mail: papillonsdonyx@gmail.com

19 mai 2015

[Words] L'ombre de moi-même

Ceux qui me connaissent savent que l'une de mes passions, l'un de mes moteurs est l'écriture. C'est quelque chose qui me permet d'être moi-même, de me dévoiler, de communiquer et de me servir des mots comme d'un pouvoir. Certains diront que je me cache derrière mon clavier et ils n'auront pas tort... L'écriture est mon moyen de communication privilégié et j'ai parfois tendance à en oublier les autres.
Il y a très longtemps, je partageais une de mes nouvelle avec vous. Ayant de nombreux retours positifs, j'avais envie de réitérer la chose en vous proposant, à nouveau, une histoire tout droit sortie de mon imagination.

Comme pour "Châtiment de chair", je vous préviens que mon style est relativement sombre et que je ne fais pas tellement dans les romans à l'eau de rose ;-)

Bonne lecture et surtout, n'hésitez pas à me faire part de vos impressions!





L'ombre de moi-même

Tous les matins, lorsque j’ouvre les yeux alors que je suis encore enveloppé par la chaleur de mon lit, je ressens pendant un instant ce sentiment étrange qui s’évapore telle une bulle de savon qui explose dans les airs.

J’ai la sensation que plus je vieillis, plus ce sentiment m’envahit.

Enfant, je ne me sentais jamais seul, je pouvais jouer dans mon coin pendant des heures, rire et chantonner sans m’ennuyer. Les enfants du voisinage passaient toutes leurs après-midis à s’amuser ensemble, et l’été, partaient se baigner à la rivière.
Il m’arrivait de les accompagner, pour satisfaire ma mère, qui s’inquiétait de me voir continuellement seul. Mais quelques minutes suffisaient à m’éloigner du groupe et à me perdre dans mon monde.

Je pouvais alors passer des heures allongé sur l’herbe fraîche, à l’ombre d’un arbre, à regarder les nuages et à y dessiner des personnages qui ne pouvaient prendre forme que dans mon imagination. Les cris de joie des autres enfants se transformaient en chants mélodieux ou en grognements monstrueux. L’odeur de la nature et le ruissellement de l’eau devenaient les parfums et les sons de contrées inconnues… Parfois, je disparaissais pendant de longues minutes. J’étais comme dans un état d’éveil somnolant. Mes souvenirs ressemblaient à ceux d’un rêve ; troubles et entêtants.
Lorsque je rentrais à la maison et que maman me demandait si je m’étais fait de nouveaux amis et comment avait été ma journée ; je lui répondais que je m’étais beaucoup amusé sans oser lui faire part de mes divagations.
J’ai compris que j’étais différent le jour où j’ai commencé à dessiner. Cette activité est vite devenue un moyen d’expression et d’épanouissement majeur. Le crayon dansant sur le papier, le fuseau se débattant avec les fibres de la toile et le ballet des encres se diluant dans l’eau me procuraient un plaisir sans limites. Mes pinceaux étaient devenus mes plus proches confidents et les créatures à qui je donnais vie, mes amis.

Je n’avais que rarement l’occasion de montrer mes créations aux autres. Lorsque je m’y risquais, les gens étaient effrayés et me regardaient avec des yeux interrogatifs. Maman bondissait alors de son fauteuil et venait détourner les regards inquisiteurs en proposant du thé et des biscuits.

Le soir, elle venait me voir dans ma chambre et me consolait de sa voix douce :

     - Mon chéri, tu sais bien que les gens ont peur de tes créatures et que je suis la seule à te comprendre et à les trouver fantastiques.
     -  Oui mais…, répondais-je dans un grommellement.
     -  Ne sois pas triste. Tu es un garçon unique qui un jour changera le monde, j’en suis sûre!

Chaque soir, je m’endormais en pensant à ce que me disait ma mère et en imaginant mes créatures danser au plafond de ma chambre et me murmurer des choses dans une langue que j’étais seul à comprendre. C’est du moins ce que j’ai longtemps cru…

J’ai finalement eu une enfance solitaire mais heureuse. J’ai grandi entouré de l’amour de ma famille et j’ai pu exprimer ma personnalité pleinement et sans avoir à me cacher. Après des études d’art, au travers desquelles j’ai pu explorer un monde imaginaire prolifique, je suis entré dans une vie professionnelle banale et routinière, et les personnages qui peuplaient  mon esprit ont commencé à s’effacer lentement, d’année en année. Je m’étais fait engloutir par le monde matériel et superficiel au point de ne plus savoir parler la langue de mes créatures.

Je me souviens parfaitement de ce jour-là, je me préparais à partir au travail : je buvais mon café et mangeais quelques tartines penché sur l’évier de la cuisine. Soudainement, j’eu l’impression que ma tête était prise dans un étau, la pièce s’était mise à tourner et la lumière à clignoter. Je me souviens seulement avoir tenté de faire quelques pas hors de la pièce. C’est quelques heures plus tard que je repris connaissance sur le divan du salon ; je ne saurais dire comment j’étais arrivé là…

Je me levai, non sans difficulté, et pris la direction de la cuisine, la tasse de café gisait sur le sol, en morceaux et mon chat avait minutieusement grignoté le bord des tartines.  Je réalisai alors que j’avais sûrement été victime d’un malaise dû au surmenage ou au manque de sommeil. Je décidai de prendre un cachet d’aspirine et de retourner me reposer dans mon lit.

C’est en arrivant dans la chambre à coucher que je le vis : il était posé sur le petit bureau et brillait à la lumière de la lampe. Je me rapprochai pour mieux l’examiner ; ses yeux fous et asymétriques me fixaient, sa bouche de travers semblait vouloir dire quelque chose alors que ses membres innombrables s’entremêlaient : c’était une créature. Une de mes créatures !
Je l’ai longtemps contemplée sans comprendre comment un dessin si familier avait pu se retrouver sur la table de travail à laquelle je ne m’étais pas installée depuis si longtemps.

Les jours suivants avaient un goût de mystère. Je n’étais jamais sûr d’être seul quand je me trouvais chez moi et avais constamment l’impression d’être suivi dans la rue. Je passais mon temps à regarder par-dessus mon épaule et à me retourner. Le monde était le même ; bruyant, sale et tourmenté. Rien ne semblait avoir changé et pourtant je me sentais différent. Tout était différent.

Je m’aperçus que mon sommeil était de plus en plus profond et agité. Malgré les nombreuses heures que je passais à dormir, je me réveillais fatigué, un peu plus chaque jour.

Je n’étais pas non plus rassuré par les phénomènes qui se manifestaient régulièrement dans mon appartement. Parfois, je retrouvais la télévision allumée sur une chaîne étrangère alors que je me rappelais parfaitement l’avoir éteinte.
Régulièrement, je ramassais des livres au pied de mon lit alors que je n’avais pas le souvenir de les avoir sorti de la bibliothèque, ni de les avoir lu.
Mais le plus étonnant est ce qui se passait avec mon matériel de dessin. Mon bureau impeccablement rangé prenait parfois des allures de champ de bataille avec du papier en vrac, des mines de crayons cassées, des gommes éparpillées et des fragments de feuilles d’or et d’argent incrustés dans le bois.

Tous ces évènements m’effrayaient et m’excitaient à la fois. Je ne savais pas si devais en parler. Peut-être que je devenais fou ? Peut-être que j’étais victime d’hallucinations ? Tout ce que je peux dire c’est que j’avais l’impression de renouer avec un monde lointain que j’avais longtemps délaissé et dans lequel je n’avais plus aucun repère.

J’ai rapidement pris l’habitude de m’installer dans le canapé du salon, baigné par le silence et l’obscurité. Je me concentrais sur le mouvement de ma respiration et tentais de renouer avec des liens distendus et devenus presque invisibles.
Chaque jour, je faisais un pas de plus vers ce monde imaginaire que j’avais perdu. Mes nuits étaient moins agitées, mais mes pertes de mémoire se faisaient plus fréquentes et plus profondes.

Un soir de juin, alors que je m’apprêtais à partir à une soirée entre amis, j’entendis une voix grave et métallique dont je fus incapable de déceler la source. Elle n’avait rien d’humain. Son ton froid et râpeux me donna des frissons et ce qu’elle dit alors était d’une clarté glaciale : « Je t’attends ! Je t’attends… ».

Je m’empressai de sortir de mon appartement et de rejoindre le restaurant dans lequel je devais retrouver mon groupe d’amis. La brise fraîche de cette saison printanière m’aida à reprendre mes esprits. Je ne savais plus quoi penser : avais-je réellement entendu quelque chose ? Et si toutes ces choses n’étaient que le fruit d’un délire orchestré par un esprit malade. Mon esprit ?! J’étais perdu…

Je bus toute la soirée pour oublier et pour faire taire la peur qui me tordait le ventre. Je n’arrivais pas à me débarrasser de ces mots, à présent collés à ma boîte crânienne et résonnants comme une sentence à laquelle je ne pouvais échapper.
Tout l’alcool ingurgité ne fit qu’accentuer ce bruit incessant dans ma tête. Tout à coup, je me levai pour quitter cet endroit sombre et enfumé et pour fuir les dizaines d’yeux que je sentais braqués sur moi.

La première bouffée d’air frais explosa dans ma tête et me fit tituber. Je tentai quelques pas en direction de la station de métro et décidai qu’il était temps de rentrer chez moi. Je m’étais mis dans un état déplorable qui, en plus, n’avait fait qu’amplifier la terreur qui grandissait en moi.

Arrivé à mon appartement, je me dirigeai vers la salle de bain et avalai deux cachets d’aspirine. J’ouvris le robinet et me passai longuement de l’eau sur le visage. Je faillis me fracasser la tête contre la baignoire quand le reflet que j’aperçus dans le miroir me fit bondir en arrière et trébucher sur le tapis de bain.

L’haleine courte, je me relevai douloureusement et dirigeai, avec crainte, mon regard vers le miroir. Je sursautai en apercevant une forme floue et sombre qui semblait se mouvoir sur un rythme disharmonieux. Elle était d’aspect humain avec un corps aux membres disloqués. Des trous d’un noir profond marquaient l’emplacement de ses yeux et me glacèrent le sang. La bouche n’était qu’une fente minuscule et le nez était inexistant. Je regardai mes mains et touchai mon visage. Cette chose n’était pas moi et je n’étais pas cette chose. Pourtant, j’avais l’impression de la connaître et j’étais persuadé que, elle, me connaissait.

     -       Ça fait longtemps que j’attends ce moment, susurra la forme dans le miroir.
     -       Qui….qui…qui êtes-vous ? réussis-je à articuler.
     -       Tu sais qui je suis. J’ai toujours été à tes côtés et ne t’ai jamais quitté même quand toi, tu m’as abandonné ! argua la voix métallique.
     -       Je ne sais pas de quoi vous parlez ! Je ne vous connais pas! Criai-je.
     -     Oh si, tu me connais. Je suis ton ombre ; la face que tu caches aux autres. Je suis ton frère ! Je n’ai pas eu droit à une vie terrestre comme la tienne parce que mon enveloppe charnelle n’était pas viable mais mon esprit, lui, est intact. Dit-il d’un air sarcastique.
     -     Vous…vous êtes mon frère ? Mais c’est impossible ! répondis-je interloqué.
     -   Tu te souviens de toutes ces fois où tu perdais connaissance ou encore quand tu te réveillais sans te souvenir de ce que tu avais fait de toutes les heures que tu ne n’avais pas vu s’écouler ? Eh bien, c’est parce que je prenais possession de ton corps. C’est grâce à cela que j’ai pu exister.
Les dessins que tu croyais faire enfant étaient mon œuvre, tout comme ceux que tu as découvert sur ton bureau ces dernières semaines. Je suis ton jumeau avorté ! Je suis celui qui n’a survécu qu’en partie mais qui a lutté pour vivre et pour s’exprimer.

J’étais sans voix, je ne pouvais croire à un tel discours et pourtant je le savais vrai. Comment avais-je fait pour ne pas voir la vérité pendant si longtemps ? Si ce n’est pas moi, si ce n’est pas lui, c’est qui ?

Je ne me suis jamais senti seul parce que je ne l’ai jamais été ! Cet autre être, à la fois si semblable et si différent a toujours été présent à mes côtés, caché par l’obscurité de ma naïveté et de mon égoïsme. Je pensais mes pertes de mémoire sans importance alors qu’elles étaient la manifestation flagrante d’une part de moi-même.

Quelques mois après cette discussion, j’ai décidé de partager ma vie avec cet être insaisissable. Je lui prêtais mon corps et le laissais en faire le véhicule dont il avait besoin pour dessiner et pour peindre. Nous ne faisions qu’un. Nous avons toujours été qu’une personne ; une personne à deux facettes.


Tous droits réservés. Aucune publication ne sera tolérée sans mon accord au préalable.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire